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Amaurose

Amaurose, subst. fém. : Diminution de l’acuité visuelle, sans altération oculaire apparente.

Un trouble visuel : c’est ainsi que l’on peut définir l’amaurose et c’est également ce que génère symboliquement et métaphoriquement le travail de David Leleu chez le spectateur. Des termes comme « aveuglement » ou « éblouissement » font d’ailleurs partie du vocabulaire plastique relatif à son travail. Qu’il s’agisse d’installation, de photographie ou même d’objet inclassable, chaque production de l’artiste se construit à partir de documents préexistants qu’il récolte et extrait du monde inépuisable des images. À partir de diverses sources iconographiques telles que des magazines, des livres, des journaux ou même internet, il met en place différents procédés, manuels, techniques ou mécaniques, pour transformer l’image, la révéler autrement, la faire disparaître, la réinventer ou la réactiver. La main aussi bien que la machine peuvent intervenir dans les différentes mutations qu’inflige l’artiste aux images. D’une certaine manière, sa pratique remet en jeu cette vieille rengaine qui consisterait à opposer, par rivalité de noblesse, « art » et « artisanat ». Lui ne les oppose pas, mais au contraire les sollicite pour les faire dialoguer. Ainsi, les procédés techniques et les savoir-faire minutieux du transfert, du dessin ou du papier carbone ouvrent plus largement sur des questions d’ordre esthétique liées au statut et à la nature des images.

David Leleu est de ces artistes qui brouillent les pistes ; il ne désire pas tout à fait dévoiler ses techniques, ni son mode opératoire, joue de son image ou de son identité – et donc, de l’image de l’artiste – et la plupart du temps, laisse planer le doute sur ses intentions. Il y a toutefois une remarquable proximité entre sa vie personnelle et l’évolution de sa pratique. Rien n’est détaché : ses allers-retours entre la France et la Belgique, ses hésitations entre la musique et la peinture, son couple, sa famille sont souvent liés, d’un point de vue temporel en tout cas, à la date d’une nouvelle série ou d’un nouveau projet. Ses premiers travaux ont d’ailleurs consisté à mettre en place des autofictions dessinées ou autoportraits par procuration, se prenant lui-même comme objet de recherche. Surfant sur la question de l’identité, il a notamment réalisé une série de dessins en s’appuyant sur des portraits-robots que ses contacts (familles, amis, etc.) étaient libres de façonner, depuis un logiciel en ligne (Flashface Project). Dans d’autres séries, intitulées Autoportraits Google et David & Marie, l’artiste s’est amusé à taper son nom et celui de sa compagne sur le moteur de recherche afin de récupérer les premiers visuels qui s’affichaient. Ces documents absurdes, sans lien avec l’histoire personnelle de l’artiste, sont redessinés et forment une histoire fictive, incongrue. En s’imposant ce processus de sélection d’images, sollicitant internet comme médium, ses dessins, dont la technique de la trame et du point donne à l’ensemble une certaine légèreté, font appel à la question du vrai-faux, telle qu’a pu la définir Clément Rosset[1] dans son étude sur l’identité. Ici, c’est l’identité sociale dont il est question, car les portraits, conçus par les autres ou à partir d’images puisées sur le web, ne révèlent rien de l’identité profonde sinon de possibles apparences. Ce travail sensible lui a permis de s’affirmer artistiquement à travers ce faux récit d’existence.

Dans l’œuvre de David Leleu, les images sont, la plupart du temps, utilisées comme sources et non comme ressources. L’artiste entretient d’ailleurs une relation toute particulière avec celles-ci, une relation presque boltanskienne : rechercher, glaner, collectionner, montrer, extraire, mettre en lumière, etc. Ses installations De mémoire d’homme en sont le reflet le plus évocateur, tant dans la forme que dans le rapport à la mémoire, à la trace et à la disparition. Une accumulation de photographies, issue d’un travail de collecte d’un an dans la presse quotidienne nationale et internationale, est accrochée au mur, formant une masse nuageuse. L’aspect éphémère et fragile des photographies de presse est contrebalancé par la technique. Le marouflage les fige telles des icônes et pérennise en même temps leurs mémoires. Chaque image, recouverte en partie d’une tache blanche, halo massif et opaque travaillé au pastel, s’associe aux autres. Une immense mosaïque se forme et les manques laissent le spectateur ébloui face à des photographies sans évènements, privées de leurs figures et de leurs propos, devenues illisibles. Qu’étaient ces images ? De quoi parlaient-elles ? Confronté à toutes ses taches, l’œil semble dégénérer et tente naturellement d’effectuer un travail automatique de reconstruction et de reconstitution. Cette technique est subtilement inversée dans la série des Blind Spots. Là, ce n’est plus la tache qui vient aveugler et empêcher la lecture, mais une sorte de gommage formant une aura éclatante. Un étrange phénomène, rappelant l’évaporation chimique – et on pourrait même parler d’image évaporée – ronge le dessin, laissant apparaître le fond du papier blanc. En posture d’archéologue, et depuis les séries des Baisers et des Scribbles, l’artiste se met petit à petit à fouiller l’image et le dessin pour en extraire autant la matière que le propos, laissant de plus en plus le blanc du papier refaire surface. Dans la série des Scribbles l’image ne s’efface pas vraiment mais, au contraire, apparaît en partie, révélée par une technique de transfert, renouvelant ainsi la question de disparition. À l’inverse du spéléologue, qui abandonne la lumière pour s’engouffrer peu à peu dans l’obscurité, David Leleu fait ressortir la luminosité cachée sous l’encre et sous le dessin, emmenant le spectateur aux confins du papier. Ces travaux d’effacement, où la disparition est à l’honneur, ne sont pas sans rappeler le roman de Georges Perec[2], qui s’est imposé l’écriture d’un ouvrage où le fond aussi bien que la forme mettent en scène cette idée de disparition… Ainsi, la notion de contrainte, telle qu’elle est envisagée chez Perec et par le groupe Oulipo, peut se rapprocher du travail de David Leleu. Considérée comme un puissant stimulant, la contrainte, qu’elle soit matérielle, mentale, subie ou volontaire, se retrouve à plusieurs reprises dans sa manière de travailler et de créer.

Depuis quelques années, l’artiste a engagé un travail processuel sophistiqué, englobant installation, vidéo et dessin. D’apparences simples et minimalistes, les installations intitulées Le Stratagème de l’invisible sont en réalité complexes et mystérieuses : posé sur un socle, un petit moteur surplombe un cylindre de verre. Le moteur permet à un bras métallique d’effectuer une rotation à 360° autour du cylindre et ce bras emporte une ampoule allumée, tel un satellite en orbite. Le cylindre est creux et rendu opaque par une couche de papier noir. Une image presque entièrement dissimulée est maintenue horizontalement dans la partie supérieure du cylindre tandis qu’une caméra est placée verticalement en dessous. L’image, froissée par l’artiste, est capturée en contre-plongée puis révélée par un vidéoprojecteur. Tels des générateurs d’images, ces dispositifs opèrent à partir d’un subtil mélange de matériaux, de lumière et de technologie. Ces installations sont à envisager comme autant de matrices programmées pour déformer et créer de nouvelles images. Le résultat projeté en direct montre cette transformation. La rotation lumineuse produit un effet magique, car l’image fixe placée dans le cylindre se transforme et laisse place à une projection en mouvement. La lumière révèle ici autant qu’elle perturbe et anime de façon spectaculaire une image initialement fixe. Chaque élément constituant l’installation participe à révéler la métamorphose du document de départ, qu’on ne peut voir sans tricher. À partir d’une sélection de captures des images générées par le mécanisme, il réalise une série de dessins, exécutés aux pastel et fusain. Ces dessins, souvent présentés côte à côte, peuvent être identifiés comme une pellicule cinématographique. Reprenant l’idée d’un « story-board » inversé, le film est en premier lieu projeté tandis que l’artiste y extrait des captures et crée des découpages susceptibles de reconstituer l’histoire et la mémoire des images. Les traits marqués et forcés, les zones noires profondes et les réserves blanches font cohabiter ombre et lumière. Ses récentes photographies tirées en grand format en témoignent également : un caractère lunaire bien marqué s’en dégage et de faux reliefs laissent apparaître des cratères à la surface de l’image, offrant des variations subtiles de formes et de teintes. La photographie, dont le rôle principal est sans doute d’immortaliser, laisse ici le sujet s’effacer peu à peu et se faire dévorer par la texture rendant une nouvelle fois difficile la lecture du cliché. Cette « amaurose forcée », chère à l’artiste, tant par sa symbolique que par la sonorité du mot lui-même, contraint le spectateur à des jeux de regard et d’interprétation, chacun voit ce qu’il veut bien voir : paysages, formes abstraites, portraits, formes cubistes, etc.

Généralement, on a tendance à opposer « révélation » et « disparition » mais, dans le travail de David Leleu, ces termes dialoguent avec brio pour interroger autant la forme que le fond, de la photographie aussi bien que du dessin. Les œuvres se lient les unes aux autres du fait qu’elles participent toutes à construire une recherche archéologique, voire topographique, de l’image elle-même et de la lumière. Toute l’esthétique de son travail réside dans cet équilibre maîtrisé où matière et sujet se confondent. Les images et les dessins ainsi créés par l’artiste s’éloignent et se distinguent de leur réalité première. Troubler et perturber, en affectant ce qui est représenté autant que la vision du spectateur permet la création d’un monde d’images mystérieuses où l’on ne sait plus tout à fait ce que l’on voit, ou ce qui nous est montré.

Baptiste Fabre

 

[1] Rosset, Clément, Loin de Moi, étude sur l’identité, Paris, éditions de Minuit, 2001.

[2] Perec, Georges, La Disparition, Paris, Gallimard, 1969 (2e éd. 1989).